Pesticides

hier solutions

aujourd’hui
problèmes

pour notre santé, pour la biodiversité, La faune, la flore et l’environnement

André Boutteaud





Introduction

Quatre cents personnes étaient rassemblées à Montroy le 14 septembre 2022 pour écouter Laurence Huc, toxicologue et directrice de recherche à l’INRAE. Avec d’autres scientifiques, elle va participer à une grande enquête en plaine d’Aunis contaminée par les pesticides et cluster de cancers pédiatriques.

Dans un long article paru dans le quotidien Sud-Ouest, ellerevient sur son travail et les freins pour changer le modèleproductiviste. La « charte riverains » du département de la Charente-Maritime,approuvée par le Préfet le 4 octobre 2022, après consultation dupublic, répond à deux questions liées à l’épandage des produits phytopharmaceutiques :

1 — les distances de sécurité à respecter,
2 — les modalités d’informations préalables des riverains.

Dans le cadre du Festival « Écran Vert », la projection du documentaire Goliath qui traite du poids des lobbies de la chimie industrielle pour imposer les produits phytosanitaires a attiré unnombreux public et suscité de passionnants débats. Chacune et chacun sont concernés et ces débats sont nécessaires pour comprendre l’évolution de notre société, plus particulièrement depuis le siècle dernier. La chimie industrielle, avec les molécules de synthèse, est partout, mais, parce que plus visible, l’utilisation des pesticides en agriculture est la cible de nombreuses critiques. Notre alimentation, l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons, en clair notre quotidien, sont fortement impactés par cequi nous entoure et cela mérite interrogations et débats.



Un peu d’histoire : les débuts de l’agrochimie

Les guerres ont souvent, hélas, été de grandes périodes de progrès pour la science, avec ses réussites et ses dérives.

Mon beau-père avait été gazé à la guerre de 14/18. L’industrie de la chimie était restée très active en 39/45. Bayer, en Allemagne, produisait le ZYKLON B, insecticide et raticide utilisé parles nazis dans les chambres à gaz, mais aussi le Lindane efficace sur les poux, la gale. Monsanto, aux États-Unis, mettait à disposition de l’armée américaine « l’agent orange » utilisé au Vietnam pour détruire la végétation. Le DDT, interdit en 1970, a eu de nombreux débouchés après la guerre.

Le plan Marshall en 1947, issu de la « générosité » américaine, s’accompagnait d’une volonté de remodeler l’Ancien Monde à l’image du nouveau incarné par les États-Unis.

Des prêts avantageux étaient proposés aux pays demandeurs assorts de la condition d’importer — pour un montant équivalent de produits américains — tracteurs, machines agricoles, maïs et blés hybrides, mais également des conseils en ayant un regard sur les moyens employés par le ministère de l’Agriculture pour promouvoir de nouvelles pratiques, dont le recours aux pesticides.

Ces dernières, qui avaient fait la fortune de Monsanto pendant la guerre, allaient relancer l’agriculture en France, en Europe et bien au-delà. L’objectif était d’organiser le pouvoir vert et ainsi nourrir le monde. Le moyen, c’est la plante. Il faut donc :

– l’améliorer : sélection, hybridation, manipulation génétique
– la nourrir : engrais chimique, le fameux NPK
– mais aussi la protéger contre les ennemis des cultures.La panoplie était large, fongicides contre les maladies, insecticides pour lutter contre les insectes ravageurs, herbicides pour éradiquer les adventices (mauvaises herbes).

 

Un problème = une solution : la chimie industrielle, c’est le progrès, c’est l’assurance de lutter enfin efficacement contre la famine dans le monde.

Bien sûr le mot pesticide n’est pas très commercial : cide en latin veut dire tuer, pest désigne un fléau… mieux vaut mettre en avant la santé des plantes. L’appellation « phytosanitaire » s’impose.

L’état organise dans chaque département un service dédié à la protection des végétaux.

Oubliée la grande capacité du sol à nourrir les plantes depuis des millénaires. Oublié le rôle des assolements. Oubliées les nécessités essentielles à la vie (flore, faune). La chimie industrielle est la solution et cela en préventif et en curatif. Cela répond parfaitement à la demande d’après guerre.

Un nouveau modèle d’agriculture vient de naître.

Des résultats spectaculaires

Nous sortions tout juste de la quasi-pénurie alimentaire. Dans les années cinquante, la France devait importer des céréales. Le marché commun agricole, issu du traité de Rome, avait pour objectif d’accroître la productivité afin de garantir la sécurité des approvisionnements à des prix abordables. D’un marché local, voire national, un nouvel espace mondial s’ouvrait devant nous.

L’agrochimie industrielle allait formater le modèle agricole avecde grandes ambitions.

Jeune agriculteur dans les années cinquante, j’ai vécu cette véritable aventure. Les chénopodes et les sanves dans les champs de blé ne résisteront pas au 2.4D ou au MCPA (très vite interdits à cause de leur toxicité), l’apport d’azote (nitrates) en mettant la dose recommandée pour faire la part à d’éventuels lessivages a fait bondir les rendements. Ils passeront très vite de 35 à 50 quintaux puis 70 quintaux l’hectare. Nous aurons le club des 100 quintaux dans les années quatre-vingt.

Un problème = une solution : qu’il s’agisse de détruire lesmauvaises herbes (concurrentes), les insectes (nuisibles), d’éradiquer les maladies de la plante ou de combattre la verse.

Bien sûr, le coût de ces intrants chimiques n’était pas négligeable, mais leur utilisation apportait sécurité et un certain confort. Ce qui a conduit les agriculteurs à devenir accros !

L’agrochimie a accompagné la formidable mutation de l’agriculture et apporté d’énormes gains de productivité, comment le nier ?

Mais le modèle a trouvé ses limites, on ne progresse plus. Ce qui était la solution devient problème pour la santé, la biodiversité et l’environnement en général. Dans le même temps, les pratiques agricoles ont été bouleversées. Des solutions ancestrales fondées sur la nature et son observation, on est passé à un modèle que l’on pourrait qualifier de « hors-sol ».

Cette véritable révolution, sur plusieurs décennies, on peut la relier aux transformations du métier d’agriculteur et des hommes qui la pratiquent.

Regardons les chiffres : 45 % de la population française était agricole en 1900, moins de 10 % en 1990 et moins de 3 % aujourd’hui.

Aucun métier n’a subi une telle mutation au cours du 20e siècle tout en assumant sa mission principale : nourrir la nation.

Il s’agit bien d’une rupture technique, économique, sociale.

Efficaces et sans danger ?

Les succès de l’agrochimie industrielle ne pouvaient être sans conséquence. L’emploi de certaines matières actives a conduit les pouvoirs publics à retirer l’homologation de nombreux produits. Citons le DDT, le 2,4 DT, le lindane, l’atrazine, le gaucho,le lasso. Ce dernier, interdit en France en 2007, avait déjà été proscrit au Canada en 1985 et en Belgique en 1991.
L’interdiction des néonicotinoïdes décidée par l’Europe pour sauver les abeilles suscite toujours des dérogations. Alors que la liste des produits condamnés s’allonge, de nouvelles molécules apparaissent sur le marché. Les groupes industriels qui les produisent sont présents dans les couloirs à Paris et Bruxelles et ne manquent pas de relais.
Le débat sur le glyphosate, produit le plus utilisé dans le mondede puis 1974, vendu dans les années 80 comme exempt de toxicité, dégradable, écologique, bien que classé cancérigène par le CIRC* en 2015, montre le rapport de forces entre les industriels (Monsanto, Bayer) et les agences de santé.
Les milliers de plaintes et de condamnations aux États-Unis, en Argentine, les conséquences sur la santé longuement démontrées au Tribunal international de La Haye en 2017, n’ont pas suffi à stopper la fabrication de l’herbicide.

Pris individuellement, fongicides, herbicides, insecticides sont bien sûr faits pour tuer. Leur toxicié peut-être relative, mais aucune étude n’a été faite sur l’effet cocktail.

Où sont les experts indépendants qui pourraient donner un avis ?

*https://www.iarc.who.int/fr/a-propos-du-circ

Les agriculteurs en première ligne

Les agriculteurs d’aujourd’hui ont grandi dans l’environnement productiviste décrit plus haut : croissance des rendements, demande de produits abondants et pas chers, marché porteur à l’export.
Premiers utilisateurs des pesticides, sont-ils conscients des dangers qu’ils représentent ? Bien évidemment.
Beaucoup d’efforts ont été réalisés pour réduire les dosages. Le matériel d’épandage est de plus en plus sophistiqué et contrôlé.
De son côté, l’État a lancé en 2008 le plan Ecophyto qui vise à réduire l’utilisation des produits existants en conciliant agriculture économiquement et écologiquement performante et préservation de la santé publique. Le plan visait une réduction del’usage des pesticides de 50 %. L’action majeure de ce programme reposait sur un réseau de fermes « Delphy* » avec trois objectifs :

– démontrer qu’il est possible de réduire l’utilisation des produits
– expérimenter des systèmes de cultures économes en intrants
– produire des références

Le réseau a compté 3 000 agriculteurs à travers la France. Pendant les cinq premières années, la consommation des pesticides a augmenté. En 2015, le gouvernement a annoncé le plan Ecophyto n° 2 avec les mêmes objectifs, mais à l’horizon 2025 si possible. C’est donc un constat d’échec.

*https://agriculture.gouv.fr/les-fermes-dephy-objectif-reduction-des-intrants

 

Comment l’interpréter ?

De nombreux observateurs constatent que seuls les agriculteur sont été ciblés, sans prendre en compte l’ensemble des acteurs économiques engagés dans la logique des systèmes agricoles pour lesquels les pesticides jouent un rôle pivot.
Dans les filières amont et aval, aucun des acteurs n’a vraiment intérêt à remettre en cause les tendances lourdes auxquelles ils sont adaptés.
Laurence Guichard, d’AgroParistech, et un groupe de chercheurs ont décrypté la cause de l’échec et les raisons d’espérer.
La réduction des pesticides se heurte en fait à une organisation collective robuste et cohérente des « trente glorieuses » de ses filières et de sa recherche-développement. Le plan Ecophyto ne prévoit rien pour inciter les semenciers, les filières de transformation, la grande distribution et les consommateurs à changer leurs pratiques.
Les impacts de ce plan ne sont pas pour autant négligeables. Dans les groupes Delphy, agriculteurs et conseillers ont progressé ensemble en produisant des références locales sur des systèmes de cultures innovants. Ces expériences ont permis de réduire de manière significative les intrants dans certains cas jusqu’à 40 %.
De leur côté, les organisations professionnelles, les instituts de recherche sont en mouvement, mais les résultats sont loin de l’ambitieux objectif d’atteindre une réduction des pesticides de -50 % en 2025.
En grande majorité les agriculteurs sont lucides et n’utilisent pas les phytos par plaisir. Conscients de la toxicité de certains produits ils apportent des soins à leur mise en œuvre. En même temps, ils vivent très mal le regard porté sur eux quand ils répandent telles ou telles molécules dans les champs. Les débats, qui se transforment en conflit, notamment sur les distances à respecter près des zones habitables, traduisent les craintes de nos concitoyens.

 

Difficile dialogue

Le débat se résume souvent de la manière suivante :

– Je suis frappé par le déni du danger que représentent les pesticides. On a tellement dit aux agriculteurs que le système productiviste allait les sauver que beaucoup refusent de voir la réalité. C’est pourtant les agriculteurs qui malgré « leurs bonnes pratiques » sont les plus exposés aux risques. Ils ont trois fois plus de risques de cancer de la prostate et ce n’est pas par hasard que l’on a classé certaines affections dues aux pesticides comme maladies professionnelles.
Épandre des produits dangereux dans les champs pour protéger les plantes, ça concerne aussi les riverains et bien plus si les molécules utilisées deviennent mobiles et peuvent contaminer l’air et l’eau.
 
– Nous sommes dans un monde envahi par la chimie industrielle. Pourquoi l’alimentation, et donc l’agriculture, seraient-elles la seule cause de pollution ?
 

J’utilise des produits homologués, donc autorisés. Ils comportent des risques et je fais attention. C’est comme les médicaments. Les produits que j’emploie permettent d’assurer, voire de sauver mes cultures. Je fais confiance à la science. Certes il y a des dérives, mais pourrait-on nourrir 8 milliards d’habitants, produire, exporter céréales et oléagineux, mettre de beaux fruits sur les étals sans recourir aux moyens que nous apporte la chimie ?

Nous sommes dans un débat de société : s’informer est indispensable.

 

Peut-on se passer des intrants chimiques, engrais, pesticides ?

La plante a besoin de nourriture. Elle trouve dans le sol, dans l’air, dans l’eau les éléments nécessaires à sa croissance, mais ces derniers s’épuisent. L’azote, le potassium, le phosphate entre autres sont présents dans le sol. Est-ce suffisant ?
Depuis la guerre 14/18, l’industrie chimique a copié les réactions microbiennes du sol pour obtenir des nitrates et fabriquer des bombes, ouvrant la voie à l’agronomie avec les engrais NPK.
Cette fertilisation chimique provoque une forte augmentation des rendements, souvent au détriment de la qualité du produit, mais toujours avec un effet négatif sur la vitalité du sol. La plante, souvent hybride, a gagné en productivité, mais, dopée par les engrais, elle est plus fragile. Les pesticides deviennent alors indispensables pour obtenir une bonne récolte. Engrais chimiques et pesticides forment un tout. Il est difficile d’en sortir.
Contrairement à l’industrie, nous sommes dans le vivant et pourchanger un système, cela exige de la durée.
C’est pourquoi la zone atelier Plaine et Val de Sèvre, au sud de Niort, née en 1994, est exemplaire. Elle couvre 450 000 hectares et constitue un intéressant laboratoire de plein champ. 450 agriculteurs participent aux recherches.
Cette zone appartient à un réseau national composé de 14 unités pilotées par le CNRS. Vincent Bretagnolles, directeur de recherche dans le cadre du CEBC* basé à Chizé, était parti à la recherche des causes de la disparition alarmante des oiseaux des plaines. Le lien est très vite établi avec l’agriculture intensive et le quasi-abandon du mode polyculture — élevage. L’outarde, très présente dans les années 60, a besoin de 800 sauterelles chaque jour pour élever sa nichée. L’alouette des champs se nourrit de graines : où les trouver dans les champs désherbés ?
Les abeilles (la production de miel en France est passée de 40 000 tonnes à 9 000 tonnes en trente ans) sont au régime surproduction/disette : les champs de colza en mai, le tournesol en août, entre les deux les herbicides ont détruit les plantes adventices très prisées des butineuses.
Ces constats appuyés sur les études et documentés sur 25 ans montrent que la nature est un tout.

 

* https://www.cebc.cnrs.fr/

 

Comment intervenir avec les engrais chimiques pour apporter phosphates et potassium, azote en complément de la capacité du sol ? En fonction de ce dont la plante a besoin pour se développer est une réponse cohérente.
Beaucoup de progrès ont été réalisés pour optimiser les apports d’engrais chimiques, mais le mariage est rarement réussi.
Dans la zone atelier de Chizé, on a testé la réduction de l’azote et des herbicides sur le blé de 25 à 50 %. La baisse de rendements existe, mais celle-ci est largement compensée par la diminution des dépenses liées à l’achat des intrants.
Il faut trouver le bon équilibre, mais passer de 180 à 120 unités d’azote s’avère souvent bénéfique, argumente Vincent Bretagnolle :

 

« Nous avons pu démontrer qu’il est parfaitement réaliste d’envisager des réductions massives d’intrants. Non seulement c’est possible du point de vue des rendements et donc de l’auto suffisance alimentaire, mais de plus, les agriculteurs seraient gagnants. Au lieu de chercher des alternatives au glyphosate, il faut identifier les conditions pour lesquelles on peut s’en passer, ce que font 80 % des agriculteurs de la zone atelier. De même, on peut très bien faire l’impasse sur les néonicotinoïdes. Ils sont apparus dans les années 90 en grandes cultures pour les céréales d’hiver. Après 2010, 90 % des semences étaient enrobées au gaucho. Plusieurs études ont démontré que cette utilisation massive ne s’est accompagnée d’aucune augmentation de rendement. L’arrivée des néonicotinoïdes sur le marché ne s’est pas accompagnée d’une baisse des autres molécules. C’est même le contraire qui s’est produit.
Il semble donc assez réaliste d’émettre l’hypothèse que l’on puisse se passer de l’utilisation des pesticides ou, en tous cas, les réduire très fortement. »

 

On connaît les ravages du tabac avec la nicotine, les dégâts de l’amiante, les drames générés par l’abus d’alcool. Mais les pesticides sont d’une autre nature. Ils ont été fabriqués pour tuer. Ils ont des effets toxiques avérés et ne peuvent être neutres. Peu dégradables, ils ont un impact sur la santé (cause de nombreux cancers, développement de maladies neurodégénératives), sur la flore, la faune, sur l’air et l’eau. Bien au-delà de l’alimentation, c’est l’ensemble de notre environnement qui est atteint. C’est dans certains pays une véritable catastrophe sanitaire et humanitaire.

L’agrochimie industrielle et les puissantes firmes qui portent le système sont basées, comme indiqué précédemment, sur le principe de la séparation de la plante avec le sol nourricier.

La nature, dans les zones préservées de l’Amazonie et dans les forêts primaires, n’a pas besoin d’engrais ou de produits chimiques pour faire pousser des arbres de taille respectable et une richesse végétale et animale sous la canopée renouvelée depuis des millénaires.

Pour en finir avec les pesticides, il faut, comme l’écrivait l’éminent botaniste Jean-Marie Pelt, cesser de tuer la terre pour nourrir l’homme. Réconcilier la nature et l’agriculture, c’est le titre du récent livre de Vincent Bretagnolle.

La formidable capacité du sol que l’on a oubliée, négligée,
souvent détruite,est-elle récupérable ?

Le sol n’est pas unique, certains sont mieux pourvus que d’autres en humus. La vie microbienne dans un sol vivant est faite d’infinies réactions. Dans ce monde invisible et mystérieux où règnent minéral, végétal, animal, comment de manière simple le découvrir et mieux le connaître ?

– Il y a d’abord les racines qui occupent souvent plus de volume dans un sol vivant que les parties aériennes. À la mort de la plante, elles se décomposent et formeront de nouveau la matière organique. Dans un champ de blé, le sol contient de 2 à 6 tonnes de racines qui laisseront 200 à 600 kg d’humus après décomposition.

– Il y a la faune, avec les rongeurs (campagnols et mulots) de même que les taupes. Ces habitants ne sont pas obligatoirement nuisibles. Ils contribuent à un équilibre de la nature.

– Il y a les invertébrés. Certains se nourrissent de la litière en surface, d’autres consomment les racines en profondeur. Et puis les plus connus, les vers, les lombrics. Ils mangent leur poids de déchets puis s’enfoncent dans le sol et vident leurs intestins en surface. Ces véritables laboureurs peuvent atteindre 1 à 4 tonnes à l’hectare.

– Il y a les micro-organismes peu visibles qui jouent un rôle déterminant : les algues, les bactéries et les champignons qui nepeuvent se développer et agir utilement dans un sol que l’on a anesthésié.Le sol n’est pas unique, certains sont mieux pourvus que d’autresen humus. La vie microbienne dans un sol vivant est faite d’infinies réactions. Dans ce monde invisible et mystérieux où règnentminéral, végétal, animal, comment de manière simple le découvrir et mieux le connaître ?

 

La reconquête du sol représente un immense défi pour les agriculteurs

La mécanisation et l’agrochimie ont accompagné, formaté le monde agricole tout au long du siècle dernier dans une véritable aventure avec des résultats indéniables. Le modèle a trouvé ses limites et ses dérives.

En grande majorité, les agriculteurs sont lucides et conscients de la dangerosité des pesticides, ils sont dépendants d’un système d’amont et d’aval et cherchent des alternatives. Il n’y a pas de solution miracle.

– faire se succéder plusieurs cultures dans une rotation plus longue,

– associer différentes plantes dans la même culture,

– introduire dans l’assolement la luzerne et autres légumineuses,

– mécaniser le binage au lieu d’utiliser un désherbant,

– cultiver sans labour là où cela est possible, permet de réduire le recours aux intrants.

Instituts, organisations professionnelles identifient de nombreuses pistes dans différents domaines : agriculture numérique, robotique, agroéquipement, biocontrôle. Certaines sont déjà à l’œuvre (lutte intégrée). La permaculture en maraîchage témoigne, en faisant croître ensemble arbres et légumes les plusvariés, de la capacité de la nature à produire du fruit en abondance.

 

Passage au bio

Il ne suffit pas d’arrêter l’emploi d’engrais chimique et de pesticides pour convertir une ferme au bio. C’est une démarche complexe, notamment en grandes cultures. Franchir le pas, c’est une nouvelle manière d’appréhender le métier d’agriculteur, de son rapport avec le sol, la biodiversité, le marché.

J’ai l’opportunité de connaître deux expériences.


Celle de mon beau-frère qui a converti son vignoble de cognac en 1969. Un pionnier de la méthode Lemaire — Bouché. Son fils, et maintenant son petit-fils, ont connu toutes les étapes de cette longue marche à contre-courant de l’environnement d’alors.
Mon fils, Jean, en reprenant l’exploitation familiale, cultive en bio depuis 25 ans des légumes de plein champ (lentilles, pois chiches, haricots), soja, tournesol, céréales, plantes aromatiques. Un élevage de porcs sur paille permet de retrouver cet équilibre polyculture/élevage que l’on avait oublié. La biodynamie fait partie du programme. Louis, mon petit-fils et un jeune associé, Alexis, sont engagés dans l’entreprise.


Ces deux exemples sur la durée montrent que l’on peut se passer de pesticides et de la chimie industrielle. De marginales dans les années 80, les surfaces cultivées en bio sont passées pour la région Nouvelle Aquitaine à 360 000 hectares soit 9,3 % de la SAU*. On compte 8 800 fermes soit 13,7 % des exploitations. Dans le vignoble de Bordeaux, plus de 50 % des vignerons cultivent en bio.

En France, les surfaces ont doublé en 10 ans pour atteindre 2 millions 78 000 hectares. Le mouvement est en marche, il faut rapidement l’amplifier.

Passer du conventionnel (terme peu approprié) au bio, c’est quitter une zone sécurisée, un espace connu (semences certifiées, engrais adaptés) et la gamme très étoffée de solutions chimiques pour aborder un sol, une terre, leurs histoires, leurs capacités, leurs habitants, insectes, vers, champignons, bactéries, c’est-à-dire le patrimoine vivant, à supposer qu’il n’ait pas été détruit.

*https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c1003

 

Lorsque l’on parle de conversion, le mot n’est pas trop fort. Le délai de trois à cinq ans admis pour les aides publiques est insuffisant pour que la biodiversité s’exprime à nouveau. Par expérience il faut plutôt 10 ans pour que le système agronomique et économique se stabilise.

L’agriculture bio n’est pas un retour au passé. C’est un mode de production innovant, peu enseigné à l’école. C’est presque un nouveau métier.

S’engager dans cette voie nécessite d’avoir un peu de visibilité. Il est difficile à 55 ans, sans succession assurée de franchir le pas. Par ailleurs, si l’on est fermier et souvent organisé en échange de cultures avec des tiers, le choix doit être réfléchi.

Si l’on veut, et c’est un complément essentiel pour le développement de la faune et de la flore, planter des haies ou faire de l’agroforesterie, il faut avoir des garanties sur la durée du foncier.

Ces freins ne sont pas insurmontables et des solutions sont à l’œuvre, notamment avec la SAFER*.
*https://www.safer.fr/


Nouvelle génération

Transition écologique, lutte pour le climat conduisent beaucoup de jeunes à réfléchir sur leur engagement professionnel, à trouver des activités qui ont du sens, associant le mental et le manuel et se rapprochant de la nature.

L’agriculture peut répondre à ces attentes. Elle couvre deux domaines essentiels à la survie de l’humanité : nourrir sainement 8 milliards de terriens et préserver leur environnement.

Voilà un beau programme, un véritable challenge : prendre la relève des paysans qui partent en retraite, un sur deux dans les dix ans à venir.

Besoin de s’informer

S’alimenter est un geste vital et quotidien. Nous avons besoin d’informations : enquêtes, investigations, reportages que l’on retrouve dans les médias, les documentaires et les livres. Certainssont de grande qualité. Sont-ils suffisants pour nous éclairer et nous aider à faire les bons choix ?

Comment agir et rompre avec les solutions imposées par la chimie industrielle qui tue la terre et celles et ceux qui l’habitent ?

Nous avons sans doute, nous, consommateurs, une grande partie de la réponse pour en finir avec les pesticides.

Il suffirait de se nourrir avec des aliments garantis sans chimie de synthèse :

 

– manger bio, c’est-à-dire faire confiance à celles et ceux qui s’engagent dans la reconquête du vivant, qui œuvrent pour réconcilier nature et agriculture,
– manger bio, c’est retrouver les qualités nutritionnelles et gustatives que l’agriculture productiviste a perdues, c’est privilégier la proximité et les saisons,

 

Manger bio, est-ce plus cher ? Pas forcément, mais quel prix donner à la préservation de notre santé, à celle de nos enfants,sans oublier celle de la planète.

 

 

Dans la plaine d’Aunis les mesures de pesticides dans l’air effectuées par ATMO* depuis 2019 et rendues publiques en 2022 font apparaitre des concentrations importantes de molécules de fongicides, herbicides et insecticides. Ce territoire est notamment le plus pollué du pays au prosulfocarbe, un herbicide. Ces résultats sont liés aux modes de production des grandes cultures de céréales, dansl’arrière pays du port de La Rochelle Atlantique, deuxième port céréalier de France. Il est grand temps d’ouvrir le débat, de s’informer et d’agir.

Ancien responsable agricole, André Boutteaud a longtemps été maire de sa commune, Vandré, aujourd’hui La Devise. Ardent défenseur de la ruralité, il s’implique avec la volonté d’informer chacun de nous. D’où vient la dépendance du secteur agricole à ces produits ? Peut-on s’en passer ? Quelles sont les voies possibles ?

Investi dans sa jeunesse à la JAC – Jeunesse agricole catholique – mouvement d’éducation populaire, André Boutteaud a rejoint très vite le combat syndical dans les rangs du Cercle des jeunes Agriculteurs (CNJA). Au bureau du CNJA avec Michel Debatisse, il participe à l’élaboration des lois d’orientation agricole de 1960-1962 portées par Edgard Pisani. Secrétaire général puis président de la FDSEA 17 pendant cinq ans, il assure la présidence de la Chambre Régionale d’Agriculture Poitou-Charentes de 1974 à 1989. En 1998, l’un de ses fils convertit la ferme familiale en polyculture-élevage à l’agriculture biologique. Il est rejoint aujourd’hui par deux jeunes associés.

*https://www.atmo-nouvelleaquitaine.org/

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